Numéro 36février 2025
Les étudiants face au numérique : usages réels et idées reçues
Catégorie : Recherche
Auteur :
Cédric Fluckiger Université de Lille – Théodile-CIREL (EA 4354)
L’université met en place des outils numériques, mais les étudiants s’approprient aussi des solutions externes pour apprendre. L’essor de l’IA bouleverse encore davantage ces pratiques et interroge l’avenir de l’apprentissage.
Les pratiques de lecture et d’écriture, qui sont au fondement de la plupart des activités universitaires sont, par nature, instrumentées : papier, stylo, notes de cours, fiches, manuels, trieurs… Devenir étudiant, c’est non seulement entrer dans de nouveaux contenus, parfois fort différents du lycée, mais c’est aussi s’approprier une panoplie d’instruments différente de celle des lycéens. Il faut se doter et apprendre à maitriser ces instruments et leur maitrise est un élément de l’entrée dans le « métier d’étudiant ».
La diffusion extrêmement rapide des outils numériques dans nos sociétés a entrainé un renouvèlement important et brutal des outils étudiants. Ces derniers doivent désormais maitriser en outre les traitements de texte, ressources numériques disponibles, outils collaboratifs pour écrire collectivement, cours en ligne, Espace Numérique de Travail (ENT), etc. mais aussi, depuis récemment, les Intelligences Artificielles (IA) génératives dont la plus connue, ChatGPT.
Il ne faudrait cependant pas confondre le fait bien avéré que les étudiants apprennent à mobiliser des outils numériques variés avec l’idée que les étudiants d’aujourd’hui seraient fondamentalement différents de ceux d’hier, seraient des « digital natives » à l’aise avec « le numérique ». Cette dernière idée est en effet aussi populaire médiatiquement qu’elle est infirmée par les chercheurs. Les lacunes de la culture technique des jeunes, leur difficulté à comprendre ce qui se passe derrière l’écran ont été attestés à tous les âges et niveaux de scolarité. Lorsqu’on se penche sur les usages des étudiants, ils ne sont pas plus évidents que pour leurs aînés. Les apprentissages nécessitent au contraire toute une économie d’échanges et d’entraides réciproques, ils sont socialement construits, ce que les discours pressés sur la supposée aisance « naturelle » des jeunes avec le numérique occultent largement.
Ce bouleversement du paysage instrumental des étudiants a procédé d’un double mouvement. Un mouvement descendant, des institutions vers les individus a conduit à ce que les universités mettent en place des outils de travail et de communication, notamment via les ENT. Mais un second mouvement, ascendant, des individus vers les institutions, a sans doute encore davantage contribué à reconfigurer ce qu’est être étudiant au 21e siècle. Les étudiants se sont emparés d’outils nécessaires à leur travail, même lorsque l’université ne leur fournissait pas. Ces usages sont parfois encouragés par l’institution, mais aussi parfois juste tolérés voire combattus.
C’est le cas récemment, de manière massive, des outils d’IA génératives. Leur irruption engendre ce qui commence fort à ressembler à une véritable panique de l’institution Universitaire. Pas sans raisons : l’IA constitue une rupture majeure de la manière dont nous produisons mais aussi dont nous lisons des textes. La numérisation des textes a déjà été jugée par certains, comme Roger Chartier, comme une rupture de même ampleur que l’imprimerie ou le passage du papyrus au codex, car la numérisation entraine un découplage sans précédent du texte et du support. Mais avec l’IA, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous lisons d’une manière exponentielle des textes qui n’ont pas été écrits par des auteurs humains. Se trouvent bouleversées les distinctions habituelles entre source, média et canal, les critères de confiance à accorder à ces textes – et ce bien au-delà des erreurs factuelles et « hallucination » dont les IA sont coutumières. Concernant l’écriture, qu’en sera-t-il de l’autoritativité, avec l’écriture massivement assistée ou déléguée à de telles IA ? La question se pose de savoir comment les activités académiques seront bouleversées par ces instrumentations et celles qui ne manqueront pas de venir dans les mois et années à venir. Plus que jamais, il y aura besoin de recherches pour décrire les pratiques et montrer comment les pratiques spontanées peuvent s’intégrer dans les pratiques universitaires attendues.
Pour aller plus loin
Fluckiger, C. (2024). La numérisation de la lecture : de l’invention du Web aux IA génératives, comment changent nos modes de lecture. Dans C. Scheepers (dir.), Former à la lecture, former par la lecture dans le supérieur. De Boek Supérieur. (Texte complet disponible sur HAL).
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