La collection numérique

IA et Enseignement Supérieur : quels enjeux et impacts ?

Numéro 30décembre 2023

Nom de code LLMs

Catégorie : Enjeux et stratégie

Auteure et Auteurs :

Pierre-Etienne Devineau DINUM

Anastasia Stasenko OPSCI

Pierre-Carl Langlais OPSCI

La transparence des corpus d’entraînement des grands modèles de langues : une opportunité pour l’open data et l’Intelligence artificielle (IA).

ChatGPT a matérialisé l’adoption massive d’une nouvelle technologie : les grands modèles de langue (en anglais, LLM pour Large Language Models). Originellement destinés à « prédire le mot suivant », les LLMs peuvent en réalité se prêter à un nombre très divers de tâches : écriture assistée, synthèse documentaire, classification, ou encore traduction.

Les LLMs sont principalement entraînés sur des grands corpus comme Common Crawl, soit des pages web originellement collectées à des fins d’archivage du web. Si les corpus des grandes industries de l’IA ne sont pas connus, ni documentés, plusieurs alternatives ouvertes comme Oscar, RefinedWeb ou RedPajamas en donnent un aperçu approximatif.

L’utilisation brute de ces corpus posent des problèmes parmi lesquels :

  • Des questions éthiques avec la reprise d’un grand nombre de publications problématiques, incluant des contenus ouvertement toxiques, ou véhiculant des représentations misogynes, racistes et anti-scientifiques, notamment sur des sujets de santé (voir Luccioni et Viviano, 2021 ; Birhane, Luccioni 2023 ; OpenLLM, analyses réalisées sur le corpus Oscar du projet Bloom 2023).
  • Des biais socio-culturels :
    • Avec une absence de maîtrise du corpus, de sa composition et des représentations sociales et culturelles qu’il relaie. On constate, par exemple, une vision biaisée du réchauffement climatique véhiculée par les modèles bâtis sur des corpus majoritairement anglo-saxons. Il existe par ailleurs un risque de renforcement de ces biais par la diffusion des modèles qui les véhiculent.
    • Un risque d’homogénéisation culturelle au détriment de la diversité, avec une sous-représentation massive de textes en d’autres langues que l’anglais et une absence totale de prise en compte de langues minoritaires. Dans un LLM typique comme Llama, le français ne représente que 0,16 % du corpus alors même que 4,4 % des sites web sont en français (Touvron et al., Llama 2, p. 22 et voir également la représentation des langues dans Common Crawl).
  • Des questions juridiques avec l’utilisation de contenus protégés par des droits d’auteur et faisant l’objet d’une valorisation commerciale : articles de presse, romans mais aussi des forums et d’autres communautés en ligne interdisant expressément la réutilisation de leurs contenus à des fins commerciales.
  • Ainsi que des problèmes techniques :
    • Avec l’exclusion par défaut de nombreux documents de qualité sous d’autres formats que le HTML. Dans les principaux corpus aujourd’hui disponibles (Oscar, RefinedWeb, Laion, RedPyjama), les PDF sont exclus d’emblée en dehors de quelques sources (arXiv). Pourtant, le PDF reste encore aujourd’hui l’un des principaux standards de diffusion de contenus scientifiques.
    • Le traitement insuffisamment poussé des contenus qui aboutit à l’utilisation des jeux de données de qualité sous-optimale. L’utilisation des corpus de Wikipédia pose, par exemple, des problèmes de complétude de l’information du fait des particularités liées à l’usage de balises sur le site (par exemple lorsque le poids d’un objet peut être donnée dans plusieurs unités de mesure, le texte HTML brut récupéré inclut une balise de la forme {{convert|500|and|1000|g|lbs|sigfig=1}}, alors qu’il devrait simplement s’écrire « 500 et 1000 grammes (1 et 2 lb) ».). Celles-ci, lorsqu’elles ne sont pas traitées, font « sauter » des informations contextuelles.
    • Ou encore une sélection privilégiant les contenus de « flux », facilement accessibles, au détriment de grandes bases de référence, à la fois scientifiques et littéraires. Par exemple, le corpus Oscar ne contient que 5 000 fiches de theses.fr (mises à jour en 2022) sur environ 300 000 au total. Ce corpus ne contient pas non plus les archives du Web dans lesquelles figurent les contenus de grande valeur culturelle telle que l’ensemble de la première génération des journaux en ligne : Rue89, Bakchich, Streetpress etc.

Bibliographie

Touvron et al., Llama 2 : Open Foundation and Fine-Tuned Chat Models, p. 22.

D’une manière générale, la recherche sur les LLMs est confrontée à une véritable crise de la reproductibilité comparable à ce qu’ont connu d’autres disciplines scientifiques à la fin des années 2000. Un acteur tiers appliquant la même méthodologie ne pourrait reproduire un modèle absolument identique, faute de pouvoir accéder à l’ensemble des codes, et surtout des données, utilisés pour entraîner l’algorithme. La plupart des grands acteurs du domaine admettent ouvertement que la « donnée » représente l’essentiel de la valeur ajoutée des modèles. Les infrastructures et les dispositifs d’entraînement tendent aujourd’hui à converger vers un standard commun. Or, aujourd’hui, ces corpus ne sont pas connus ni, pour la plupart, sondables. À l’exception de Bloom, aucun LLM de la génération actuelle ne peut être audité.

Or, le développement de LLMs peut en réalité être une opportunité de poursuivre l’ouverture et faciliter l’accès aux ressources publiques, dans la lignée des politiques d’ouverture des données menées en particulier par la France. Cela peut être une opportunité de consolider notre patrimoine, nos corpus, nos données, qui, en même temps, permettra de créer des modèles plus inclusifs de la vision française et européenne du monde. Ainsi, nous saurons prévenir la propagation des biais culturels. Par exemple, sur le sujet de transit ion écologique, les modèles actuels se montrent bien plus largement anti-nucléaires que cela n’est le cas dans l’opinion publique française. Sur le sujet de la place de la religion de la société, ces modèles livrent une vision anglo-saxonne qui est différente de celle fondée sur le concept de laïcité. 

Cette opportunité est également celle de la création du marché européen, dynamique et véritablement souverain, de l’IA. Si des efforts conséquents ont été déployés au niveau des infrastructures d’instances de calcul, aujourd’hui, le même effort est nécessaire pour la mise en commun de données ouvertes, de qualité supérieure, respectant les dispositifs légaux de l’Union européenne (UE) (droits d’auteur) et suffisamment prêtes à l’emploi pour de l’apprentissage, qui permettront aux futurs champions de l’IA européenne de développer des modèles « responsables » et maîtrisables.

À ce titre, plusieurs pistes peuvent être envisagées : 

  • Utilisation privilégiée de ressources ouvertes ou, a minima, n’ayant plus de valorisation commerciale. Cela pourrait inclure notamment les journaux, les magazines ainsi que des ouvrages de petits et moyens éditeurs publiés entre 1950 et 2000. Ces corpus ne sont pas dans le domaine public et n’ont jamais été numérisés, faute d’un marché suffisant pour créer une offre commerciale rentable, ou n’ont pas été répertoriés dans les inventaires de plateformes marchandes, faute d’intérêt du public pour les ouvrages.
  • Extension de la collecte des corpus sur des ressources moins connues et plus difficiles d’accès et qui nécessiteraient un traitement spécifique. Le PDF reste le format scientifique de référence mais nécessite un pré-traitement (document layout recognition) pour en tirer des données de bonne qualité.
  • Ouverture des corpus patrimoniaux dont l’exploitation est aujourd’hui complexe. Plusieurs institutions appliquent des restrictions variables sur le domaine public allant de l’interdiction des usages commerciaux à l’appropriation (Pierre-Carl Langlais, 2017). Bien que découragées par la dernière Directive européenne du droit d’auteur, ces pratiques de « copyfraud  » restent encore en vigueur notamment sur le principal projet de diffusion de la presse ancienne Retronews.
  • Mise en place de protocoles et de système de « niveaux d’ouverture » des corpus pour assurer à la fois la reproductibilité, l’auditabilité et l’avance scientifique et commerciale européenne. Cette évaluation pourrait notamment s’inspirer de FAIR (Findable, Accessible, Interoperable, Reusable), le standard de référence de la science ouverte. Plutôt que d’imposer d’emblée une seule définition de l’ouverture, FAIR repose sur une gradation tenant aussi compte de l’existence d’autres restrictions et régulations telles que la protection des données personnelles ou le respect du droit d’auteur.

Bibliographie

Pierre-Carl Langlais, “Le copyfraud : le difficile respect de l’intégrité du domaine public numérisé”, Communs du savoir et bibliothèques, 2017.

Pour aller plus loin

Le 5 octobre dernier, Stanislas Guerini a lancé une expérimentation de l’intelligence artificielle générative au sein des services publics avec la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) et la direction interministérielle du numérique (DINUM). Le ministre a présenté sa stratégie pour anticiper et accompagner le déploiement de l’intelligence artificielle dans la fonction publique, dans la continuité de la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle et du comité de l’intelligence artificielle générative installé par la Première ministre. Ce comité aura notamment vocation à éclairer notre politique sur l’usage de l’intelligence artificielle dans les services publics.

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