Numéro 40mars 2026
La collection numérique
Faire communautés autour du numérique universitaire
Le travail discret et déterminant de six communautés professionnelles
Catégorie : Témoignage
Auteures et auteurs :
Claude-Isabelle Roux Présidente du CUME
Mattias Mano, Ronan Appriou Respectivement Président et Vice-Président de l’ANSTIA
Pierre Saulue Président du CSIESR
Guillaume Pourquié Président de SupDPO
Olivier Wong Président VP-Num
Romuald Arnold Vice-Président VP-Num
Emmanuelle Hautin Présidente A-DSI
Fabrice Moutte Vice-Président A-DSI
Stuart McLellan membre du CA de l'ADS
Bertrand Mocquet Amue
Six entretiens menés en Janvier et Février 2026 auprès des responsables associatifs (par ordre d’entretien CUME, ANSTIA, CSIESR, SupDPO, VP-Num et A-DSI) et un éclairage croisé sur ce que signifie concrètement faire communautés dans le numérique de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Des communautés ancrées dans les enjeux professionnels et stratégiques
Le CUME inscrit la communauté dans une temporalité longue, ce qu’elle est depuis 40 ans, fondée sur la cooptation et la transmission. La communauté est pensée comme un collectif en mouvement : « on est de passage », avec la responsabilité de maintenir un esprit et une continuité.
À l’ANSTIA, la communauté est indissociable d’un travail identitaire. Historiquement centrée sur l’audiovisuel, puis élargie aux TICE et à l’ingénierie pédagogique, elle constitue un espace où « l’échange entre pairs » permet de rompre l’isolement professionnel et de redonner du sens à des métiers en forte transformation.
Pour le CSIESR, faire communauté relève presque de l’évidence : « un projet numérique, c’est forcément une communauté ». Les systèmes d’information traversant les établissements et les métiers, la coopération devient une nécessité. La communauté se construit alors par l’usage, à travers des échanges réflexes entre pairs, souvent informels mais structurants.
SupDPO illustre une autre dynamique : la communauté se structure à partir de besoins réglementaires concrets. Certains GT s’inscrivent dans la durée (recherche ou gestion administrative et pédagogique des étudiants, etc.). Reconnue comme « tête de réseau », SupDPO discute régulièrement avec la CNIL ou le ministère sur des sujets sectoriels. La spécificité de l’ESR, autonomie des établissements et mise en œuvre locale des directives ou applicatifs, renforce cette nécessité de construction collective. SupDPO rassemble 197 établissements et couvre à la fois public et privé, singularité rare dans l’écosystème.
Les VP-Num proposent une configuration différente. Une communauté ne naît pas par l’imposition de son président ou de son bureau : elle se construit de manière informelle et horizontale. Les échanges émergent de conférences-débats et de réflexions thématiques. Il s’agit moins de produire des livrables que de partager une vision stratégique du numérique universitaire et d’influer en amont des groupes nationaux.
L’A-DSI est née pour partager les sujets de préoccupation des DSI : stratégie, finances, ressources humaines, urbanisation, mutualisation. La communauté se structure autour de l’échange de bonnes pratiques et de l’évolution du métier. L’association revendique la construction d’un discours commun stratégique des DSI, afin d’affirmer leur rôle en évolution au sein des établissements. Elle agit en complémentarité avec les autres associations, dont plusieurs présidents sont également membres.
L'animation constitue un travail primordial.
Le CUME privilégie une animation légère, centrée sur des groupes de travail portés entièrement par le CA. Après un ralentissement post-Covid, la dynamique se reconstruit progressivement autour de journées thématiques en présentiel, pensées comme des temps de retrouvailles autant que de production.
À l’ANSTIA, l’animation est davantage structurée et portée par le conseil d’administration dont les membres co-animent les groupes de travail. Ils sont orientés vers des livrables concrets (fiches métiers, typologies, cadres de projet), condition essentielle pour maintenir l’engagement. Les temps présentiels jouent aussi un rôle déterminant où l’informel est identifié comme un facteur clé de cohésion communautaire.
Au CSIESR, l’animation est distribuée entre modérateurs, pilotes de thématiques et animateurs de groupes. Elle repose sur des principes explicites (entraide, absence de concurrence, non-jugement) et sur l’incitation à produire des synthèses afin d’éviter la répétition des sollicitations. Ce modèle montre toutefois ses limites face à l’intensification des demandes : « on arrive à la limite d’un système », largement fondé sur le bénévolat.
Chez SupDPO, tout membre peut proposer un GT. Les animateurs laissent une large autonomie aux porteurs, dans une logique de confiance et de reconnaissance de l’investissement. Deux temps forts annuels (ateliers et journées) structurent la vie collective, complétés par des visioconférences régulières. Les principes affichés sont ceux de l’intelligence collective : bienveillance, écoute, production toujours dans le respect du secret professionnel. Les échanges sont à la fois descendants (informations générales sectorielles) et remontants (questionnements et réflexions des DPD).
Les VP-Num privilégient des bootcamps, conférences-débats et échanges informels. Les sujets émergent de la communauté. L’oralité et la diversité des profils sont considérées comme essentielles pour construire une vision partagée et des éléments de langage.
Pour l’A-DSI, le séminaire constitue le moment structurant. Les sujets sont travaillés en amont. Les thèmes sont prospectifs, en anticipation des évolutions des usages. Ils peuvent aussi s'appuyer sur des points discutés via la liste des adhérents et les échanges réguliers. Le conseil d’administration se réunit très fréquemment. L’association réalise des enquêtes sur des sujets d’actualité (compétences, cyber, QVT) portée par les membres du CA. Tout ceci est capitalisé en séminaire annuel.
L’outil ne fait pas la communauté, mais il en facilite le fonctionnement.
Le CUME adopte une approche sobre : espace de partage, listes de diffusion et outils événementiels, strictement orientés vers les formations et les journées thématiques.
À l’ANSTIA, l’outillage (plateforme Moodle, visio, outils collaboratifs) est mis au service de la formation et des échanges. Les transitions technologiques sont accompagnées, car « le changement d’outil peut fragiliser la communauté » s’il n’est pas expliqué.
Le CSIESR s’appuie sur des outils stabilisés (listes de diffusion, espace communautaire, visioconférence, partage de documents). Ces outils sont aussi sujets de discussions : le recours croissant au SaaS est perçu comme un facteur de renforcement des échanges inter-établissements, tout comme les réflexions en cours sur les outils collaboratifs souverains.
SupDPO utilise une liste de diffusion hébergée par Renater, un wiki interne pour les productions et un site web pour les livrables diffusables. La formalisation des productions est indispensable : chaque GT vise un livrable validé collectivement (analyses, référentiels, synthèses...). Ces documents permettent à chaque DPO de les adapter aux réalités de son établissement et de mieux conseiller son responsable de traitement.
Les VP-Num privilégient des outils simples (liste de diffusion, Nextcloud, hébergement web éthique) mais l’échange direct prime sur la plateforme numérique.
L’A-DSI s’appuie sur des listes de diffusion, un site web, un annuaire des adhérents et des outils d’enquête des établissements. L’association ne recourt pas à une plateforme commerciale dédiée, privilégiant des outils au sein de l'ESR adaptés aux besoins.
Produire, influencer, représenter : que devient le travail en communauté ?
Le CUME, enfin, ne formalise pas de règle de réinvestissement : les productions alimentent une dynamique continue de veille, d’échanges et de transmission, fondée sur la confiance et l’entente entre pairs.Pour coller aux réalités du terrain, les formations sont assurées par des pairs de l’ESR, garantissant une réponse adaptée aux besoins.
À l’ANSTIA, les productions sont explicitement réinvesties dans la professionnalisation et la reconnaissance des métiers, tant collectivement qu’individuellement, y compris dans les trajectoires de carrière.
Au CSIESR, les productions communautaires (synthèses, webinaires, livrables) visent une efficience collective à l’échelle de l’ESR, pouvant aller jusqu’à nourrir des référentiels nationaux. Cette montée en puissance repose cependant encore souvent sur un bénévolat très sollicité.
Chez SupDPO, le mouvement est continu : les réponses produites sont toujours susceptibles d’évoluer, dans une logique d’amélioration continue. L’engagement des DPO pour le bien commun est fortement souligné. Le temps consacré à l’association est nécessaire pour rompre avec une forme d’isolement d’une fonction souvent exercée avec peu de ressources dans les établissements.
Pour les VP-Num, l’impact se mesure dans la diffusion d’une vision stratégique portée ensuite dans les établissements et les arènes nationales.
L’A-DSI se positionne comme porte-parole des DSI de l'ESR. Les échanges et enquêtes nourrissent une prospective sur l’évolution du métier, désormais le SI est au croisement des enjeux des établissements aux côtés de la RH, et la finance. La communauté contribue à affirmer l’importance du DSI dans la stratégie des établissements.
En conclusion
Plutôt que de considérer les communautés comme des dispositifs périphériques ou informels, les quatre entretiens invitent à les appréhender comme de véritables infrastructures discrètes du numérique universitaire. Invisibles dans les organigrammes et rarement dotées de moyens propres, elles assurent pourtant des fonctions déterminantes : professionnalisation, circulation de l’expertise, acculturation aux transformations technologiques, mutualisation des pratiques et soutien entre pairs.
À travers six configurations et modalités distinctes (le CUME, l’ANSTIA, le CSIESR, SupDPO, VP-Num et A-DSI) se dessine ainsi le rôle des communautés comme conditions de fonctionnement du numérique dans l’enseignement supérieur et la recherche. Ce déplacement de regard conduit moins à interroger leur utilité, désormais largement établie, qu’à questionner les modalités selon lesquelles les institutions reconnaissent, soutiennent et articulent ces formes d’organisation collectives appuyées sur des acteurs clés avec leurs structures formelles.
Pour aller plus loin
Le CUME : Comite des usages mutualises du numérique pour l'Enseignement Supérieur et Recherche
L’ANSTIA : Association Nationale des Services TICE et Audiovisuels de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
Le CSIESR : Comité des Services Informatiques Enseignement Supérieur et Recherche
SupDPO : Le réseau des DPO de l'enseignement supérieur et de la Recherche
VP-Num : Association des Vice-Présidentes et Vice-Présidents numérique de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche
A-DSI : L'association des DSI de l'enseignement supérieur et de la recherche
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