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Date de création : 18/10/06

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L’enseignement supérieur français face à la mondialisation : prêt pour le grand saut ?

Dernière modification 18/10/06

Auteur : Rédaction

Déjà les discours des prétendants à la présidence française abordent le sujet : l'enseignement supérieur, sa modernisation et sa préparation pour les enjeux futurs. C'est un débat d'importance qui pèsera dans les mois à venir jusqu'au sacre du printemps.

 

 

 

 

Pour cette bataille des idées qui s'annonce, Sylvain Kahn et Emmanuel Davidenkoff publient un essai qui prend à rebrousse poil les discours stéréotypés sur l'enseignement supérieur. L'ouvrage nous propose dix chapitres qui s'appliquent chacun à « tordre le cou » à une idée reçue.

 

 

Dans celui intitulé « Les « facs à l'américaine » sont ultralibérales » on peut notamment lire qu'aux Etats-Unis « [..] l'essentiel de la dépense en recherche et développement dans les universités va à la recherche fondamentale (69%), loin devant la recherche appliquée (24%) et le développement (7%). » Pas exactement l'idée que l'on pourrait se faire à entendre ces voix qui nous répètent que l'essentiel de la recherche US est orientée vers le court terme.

 

 

Loin d'être un pamphlet assassin l'essai étaye une idée majeure : l'université française à de nombreux avantages qui en font un outil unique en Europe et dans le monde pour produire des savoirs, des prix Nobels et des médailles Fields.

Mais sa trop lente modernisation la fait relativement « reculer » par rapport à la concurrence internationale des Etats-Unis et de l'Asie. Si rien n'est sensible aujourd'hui c'est dans 50 à 100 ans que le choc d'une révolution industrielle ratée sera inévitable et brutal.
La France sera alors irrémédiablement passée dans le rang des économies d'imitation.

 

 

Chacun des auteurs s'est attelé à 5 « idées reçues » pour les débarrasser des « faux nez » idéologiques qui pouvaient empêcher leur compréhension claire et rationnelle.

 

 

Pour aller plus loin Act'U a rencontré Sylvain Kahn, co-auteur de cet essai.

 

 

Normalien, ancien enseignant en ZEP, responsable des questions européennes pour les cabinets de Claude Allègre et Jack Lang, ce jeune enseignant en histoire à l'IEP de Paris aborde la question avec cette double identité politique et universitaire.

 

 

Act'U : Votre essai tord le cou à 10 idées reçues concernant l'enseignement supérieur et la recherche. Le débat actuel vous semblait si chargé d'incohérences que vous ayez jugé nécessaire de distribuer un nouveau jeu de cartes ?

 

 

Sylvain Kahn : Le débat aujourd'hui est monopolisé par certains modes de pensées. Il est faussé par des discours idéologiques qui sont aussi les paravents d'un certain nombre d'intérêts et de positions conservatrices défendus autant à droite qu'à gauche.

 

 

Nous avons trouvé utile de montrer par exemple le changement de discours de l'ARESER, l'association pour la recherche et l'étude sur l'enseignement supérieur fondée par Pierre Bourdieu qui, pour défendre un certain mode de pensée, change complètement de discours en quelques années sur le sujet de l'internationalisation des études.

 

 

Qu'elles soient inspirées par la droite ou la gauche, en rester aux idées reçues dans nos débats nous conduira à faire du sur-place. Et donc à reculer relativement au dynamisme américain ou asiatique.

 

 

Avec cet essai nous avons notamment tenté de montrer et de déconstruire les présupposés du discours « altermondialiste » sur la question de l'enseignement supérieur. Ces présupposés ne sont pas facilement repérables, car ils sont plutôt éclatés et éparpillés : nous n'avons pas trouvé, avec Emmanuel Davidenkoff d'essais, de revue ou d'étude synthétisant l'approche altermondialiste sur cette question de l'enseignement supérieur qui est pourtant très présente dans sa rhétorique.

 

 

Act'U : Le tableau que vous dépeignez de l'université est très sombre : des dirigeants qui n'ont pas les moyens de leur politique, un marasme économique généralisé ou une défiance réciproque avec le monde de l'entreprise. L'université française est elle condamnée si elle ne réagit pas ? La considérez vous comme « cliniquement » morte ?

 

 

Sylvain Kahn : Non. Nous ne pensons pas que l'université le soit. Pas plus qu'elle n'est condamnée. Elle est victime d'un gâchis : insuffisance des investissements ; atomisation des moyens ; dégradation des conditions de travail, des équipements, des bâtiments, des bibliothèques. Les conditions matérielles de travail sont très importantes, car elles influent grandement sur la motivation des personnels, des enseignants et des étudiants, entraînent une valorisation des études et comptent dans l'attractivité internationale.

 

 

Cela concerne la France et les autres systèmes universitaires européens continentaux. Cette crise que traversent les systèmes universitaires a suscité une prise de conscience à la fin des années 90 et une première réponse : le processus de Bologne. Le problème aujourd'hui est que nous n'avançons pas assez vite dans sa mise en œuvre et son développement. Autrement dit: nous avançons moins vite dans le domaine de la valorisation de nos ressources universitaires que les pays des autres grandes régions du monde. Donc nous reculons.

 

 

Si nous continuons à croire que ça va aller encore 15 ans à ce rythme c'est faux, car les universités sont déjà rentrées dans l'ère de la concurrence internationale.

 

 

L'un des facteurs d'explication de cette trop lente évolution est, en France particulièrement, l'hypocrisie sur l'absence de sélection à l'entrée de l'université et de la pression sur les moyens matériels que cela entraîne dès lors qu'on refuse d'envisager de diversifier les sources de financement. On refuse de les envisager au nom d'un supposé égalitarisme. Or, dans les faits 50% des bacheliers s'orientent vers des filières sélectives une fois leur diplôme obtenu. Prépas aux grandes écoles, IUT, écoles d'ingénieurs, écoles privées, études de droit-médecine-pharmacie, ces filières pratiquent déjà la sélection à leurs portes.

 

 

En se fossilisant, l'idéologie égalitariste, qui ne considère l'accès à l'université que comme un droit, discrédite la cause qu'elle prétend servir et scie la branche sur laquelle est assise l'université. Cela, c'est la comparaison et l'ouverture internationales des universités qui l'a révélé.

 

 

Conséquence dommageable, entre autres : ce sont essentiellement dans les grandes écoles et peu ou pas dans les universités, que sont aujourd'hui formées les élites. Le système marche dans les grandes écoles et les filières sélectives non seulement car les étudiants y sont sélectionnés, mais aussi et surtout parce que les étudiants sont contents d'y être, motivés, soutenus, suivis et encadrés.

 

 

Par ailleurs, un nombre non négligeable d'établissements d'enseignement supérieur sont déjà autorisés à pratiquer des droits d'inscription élevés : c'est de la concurrence déloyale pour les universités !

Il faut redonner du prix aux choses et notamment à l'université afin de lutter contre sa dévalorisation. Il ne s'agit pas, surtout pas, d'inciter au désengagement de l'Etat, au contraire. Il s'agit d'autoriser les Universités d'accroître leurs ressources, dans le but d'assurer leur mission de service public. Notons que c'est déjà le cas pour les écoles de commerce, par exemple, qui bénéficient de l'argent des entreprises, des contribuables et des familles puisque elles sont autorisées à pratiquer des droits d'inscription !

Les droits d'inscriptions sont justes, dès lors qu'ils sont proportionnels aux revenus de la famille de l'étudiant. Tout le monde paye pour un petit nombre un investissement qui rapportera beaucoup au pays en général et au petit nombre en question en particulier. Est il choquant que le petit nombre en question contribue à l'investissement qui lui rapportera tant ? Non. Est il juste que ceux qui sont défavorisés soient soutenus et aidés dans la réalisation de cet investissement, oui.

C'est une façon bien plus efficace pour soutenir la motivation des étudiants que de laisser croire que l'université ne coûte presque rien et de la laisser dépérir faute de financements suffisants.

 

 

 

 

 

« Il faut redonner du prix aux choses et notamment à l'université afin de lutter contre sa dévalorisation. »

 

 

Act'U : Vous rappelez dans votre essai que la loi Savary de 84 n'est plus adaptée pour des universités qui ont vu le nombre d'étudiants doubler depuis. Faut il un Grenelle des universités selon vous ?

 

 

Sylvain Kahn : L'idée n'est pas de mener une politique du « Grand Soir », de faire table rase du passé. Il faut se mettre autour d'une table et discuter en faisant tomber toutes les idées reçues.

 

 

Le « grand Soir » n'existe pas lorsqu'on en vient à discuter de choses qui ont huit siècles d'histoire. A mon sens, une réunion du type de celle que vous évoquez servirait à faire tomber les masques pour que l'on colle aux faits.

 

 

A mon avis il est faux de penser que les gouvernements de droite se soucient de la bonne santé de l'université. Si l'université dépérit, cela ne la gêne pas vraiment : dans le système dual d'enseignement supérieur à la française, la partie sélective du système suffit à assurer la reproduction des élites.

Le système de préinscription fait peser sur les épaules des jeunes la sélection et les mène vers une certaine autocensure : on fait reposer la responsabilité de la Nation sur les épaules d'individus, souvent fragiles, car encore jeunes, et de leurs parents.

C'est au système universitaire, et donc aux autorités, de poser clairement le niveau à atteindre pour être accepté dans telle ou telle filière, puis à soutenir les jeunes motivés à remplir les conditions d'accès. Les jeunes gens comprendront que les institutions leur demandent de prendre des responsabilités si les institutions assument les leurs. Pourquoi ne pas proposer des classes prépas pour rentrer à l'université  ?

Nous savons que nombre d'étudiants rentrent à l'université sans être autonomes dans leur travail, et qu'ils échouent pour cette raison. Hé bien, apprenons leur à le devenir.

 

 

Act'U : Sommes nous en train de rater le train de la IIIe révolution Industrielle, celle de la « matière grise » ?

 

 

Sylvain Kahn : Le risque existe. Si nous loupons le train de la modernisation de nos universités alors oui nous allons rater cette Révolution Industrielle. La France ne réussira pas sa IIIe Révolution Industrielle, celle de la connaissance, si elle ne se dote pas d'universités en état de marche, en état de produire des connaissances et de les diffuser.

Il faut donc sauver l'université. Il faut avoir de vraies universités de recherche. Ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas reproductible en France mais nous pouvons nous en inspirer avec notre culture et nos traditions. C'est dans 50 ou 100 ans que les décisions d'aujourd'hui nous permettront d'être ou non indépendant par rapports à nos concurrents internationaux.

 

 

Act'U : Vous appelez de vos vœux un Plan Marshall Européen pour les Universités pour apporter une aide matérielle nécessaire. Mais comme le premier Plan Marshall s'accompagnait d'une acceptation de certaines valeurs celui que vous proposez devra t'il aussi admettre en contrepartie certains changements au niveau des universités (gouvernance, évaluation,…) ?

 

 

Sylvain Kahn : Oui, de valeurs européennes. Les subventions devront s'accompagner d'un engagement du bénéficiaire sur la façon dont il va utiliser les fonds et rendre des comptes. Tout sera réalisé dans un cadre contractuel.

 

 

Act'U : C'est l'esprit de la LOLF, non ?

 

 

Sylvain Kahn : Cette réforme dépendra de la manière dont on l'utilise. Avec elle il sera possible de donner plus d'argent aux grandes écoles et de continuer à laisser couler les universités sans en avoir l'air avec un discours de « père la rigueur ».

 

 

La LOLF ne garantit pas que l'on donnera plus si certains objectifs pédagogiques sont atteints et je n'ai jamais vu Bercy se soucier de pédagogie. Cette Loi d'orientation peut-être un moyen de faire des économies sur le dos des universités sous couvert de favoriser l'enseignement supérieur.